HISTOIRE> Le sceau dans l’enluminure

            Le sceau est un des supports de l’image au Moyen Âge. Source de premier plan pour les historiens de l’art, il livre une quantité importante de représentations à la fois stéréotypées et variées. Parfois, quelques empreintes remarquables se distinguent non pas tant d’un point de vue strictement artistique mais bien de par leur caractère exceptionnel. Cependant, nous n’évoquerons pas ici les types iconographiques à proprement parler des empreintes. Nous nous intéresserons cependant à un phénomène peu étudié, celui de la représentation du sceau dans l’enluminure. Pour ce faire, les exemples qui vont suivre sont tirés de manuscrits français composés entre le XIIe et le commencement du XIVe siècle. L’objectif est de pénétrer dans l’univers des représentations afin de savoir de quelle manière la pratique sigillaire est retranscrite à travers l’enluminure. On se rendra compte que celle-ci est fréquemment mise en scène de manière elle aussi stéréotypée mais non moins révélatrice. Ne pouvant nous livrer à une analyse d’envergure qui mériterait bien plus qu’un simple article et des compétences que nous ne possédons pas, nous nous limiterons à quelques études de cas afin de tenter une approche anthropologique du fait sigillaire dont l’étude des enluminures semble être une piste appréciable.

Envoyer et recevoir : le sceau voyageur

            S’il y a un thème où le sceau revient à de multiples reprises dans l’iconographie c’est bien celui lié au deuxième Livre des Maccabées de l’Ancien Testament. Il convient en guise de préambule de rappeler les premières lignes de celui-ci :

« Á leurs frères, aux Juifs qui sont en Égypte, salut ; les Juifs, leurs frères, qui sont à Jérusalem et ceux du pays de Judée leur souhaitent une paix excellente (…) En ce moment, ici même, nous sommes en prière pour vous. Sous le règne de Démétrius, l’an cent soixante-neuf, nous, les Juifs, nous vous avons écrit ceci : « Au cours de la détresse et de la crise qui fondirent sur nous en ces années, depuis que Jason et ses partisans avaient trahi la Terre sainte et le royaume, ils incendièrent la grande porte (du Temple) et répandirent le sang innocent. Alors nous avons prié le Seigneur et nous avons été exaucés (…) » Et maintenant nous vous écrivons pour que vous célébriez la fête des Tentes du mois de Kisleu. En l’année cent quatre-vingt-huit » [2 M, I][1]

Composé en quinze chapitres, le deuxième Livre des Maccabées relate la révolte des Maccabées qui vit se superposer deux conflits. D’un côté, celui qui opposa les Juifs aux Séleucides et de l’autre une guerre interne au peuple Juif alors en pleine divergence. Ce qui nous retient ici est avant tout la correspondance épistolaire entre les frères Juifs d’Égypte et ceux de Jérusalem. C’est en effet ce moyen de communication qui va fournir le thème privilégié à la représentation du sceau. Bien que l’usage du sceau, tel que les XIIe et XIIIe siècles le pratiquait, soit inconnu aux temps de l’Ancien Testament, les enlumineurs du Moyen Âge central vont appliquer leurs propres conceptions et modes de représentations.

            D’un point de vue de la retranscription iconographique, la correspondance épistolaire va se scinder en deux temps : l’envoi de la lettre d’un coté, sa réception de l’autre. Cette bipartition est toutefois complémentaire et vient rythmer la narration en faisant communiquer deux groupes d’individus. Souvent placée en introduction du deuxième Livre des Macabées et parfois même servant de lettrine, l’enluminure vient renforcer le message que délivre le texte.  C’est au messager – plus exactement au courrier[2] – muni d’une charte scellée symbolisant la lettre que revient le rôle de medium entre les frères d’Égypte et de Jérusalem. Véritable trait d’union, ce dernier est reconnaissable à travers ses attributs qui reviennent d’une enluminure à l’autre : longue tunique monochrome, couvre-chef, bâton de pèlerin ou lance, aumônière et bien sûr une charte, le plus souvent scellée (Figure 1).

fig.1

Figure 1- Le messager : remise de la lettre aux frères d’Egypte (fin XIIIe)[3]

En suivant le fil de la narration, intéressons-nous d’abord à la première phase de la correspondance épistolaire, à savoir l’envoi de la lettre. Précisons tout d’abord que les enlumineurs choisissent de représenter de manière indifférenciée l’envoi et la réception. Toutefois, les deux thèmes reçoivent un traitement iconographique différent. Dans le cas de l’envoi donc, ce sont le plus souvent deux individus qui sont représentés. Si l’on se base sur une enluminure datant des années 1260-1275 (Figure 2), on peut voir à la gauche de l’image un individu assis de profil symbolisant les frères de Jérusalem. Vêtu d’une tunique bleue, il est coiffé du pileus cornutus (calotte à cornes) qui l’assimile à un Juif. En effet, depuis le concile de Latran (1215), les membres de la communauté juive se devaient d’être reconnaissables de par leur vêtement.  La main droite levée et l’index pointé, il ordonne au messager agenouillé de porter la lettre à ses frères d’Égypte. Comme l’a rappelé Ghislaine Fournès, « le geste de la main (…) apparaît alors comme un signe performatif dans ce langage de l’image. Ce signe est déterminé par la tradition iconographique et revoie à un véritable code gestuel »[4]. L’auteur poursuit en précisant que « la main a donc, à l’instar de la parole, le pouvoir de signifier et d’accomplir (…) L’acte de désigner passe donc par la main, généralement dirigée vers l’objet de la revendication, soit vers la personne à qui s’adresse le locuteur : l’index est pointé, marquant ainsi, en accord avec son étymologie, la finalité du geste »[5]. Recevant la lettre des deux mains, le genou gauche au sol, comme pour signifier l’acceptation de la tâche, le messager sait ce qu’il lui reste à accomplir. Ce type de représentation est – malgré quelques variantes – sensiblement la même dans les enluminures du XIIIe siècle qui représentent la même scène.

fig.2

Figure 2- Envoi d’une lettre aux frères d’Egypte (1260-1275)[6]

            Les scènes où est représentée la remise de la lettre comportent également de nombreuses similitudes entre elles. Afin d’illustrer notre propos, nous nous sommes appuyés sur une enluminure datant du premier quart du XIIIe siècle contenue dans un manuscrit conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris. Cette fois-ci, on distingue plusieurs personnages que l’on peut répartir en deux groupes. Á la gauche de l’enluminure on peut de nouveau voir le courrier parvenu à destination. Vêtu d’une longue tunique bleue, il tend une charte scellée à un homme qui la reçoit de ses deux mains, nous y reviendrons. Le messager adopte une gestuelle elle-aussi codifiée. Dans une posture révérencieuse il signifie par là le message de paix qu’il vient délivrer. Cette fois-ci, il tend l’index vers le ciel. Si l’on suit Denis Hüe, « levé, l’index désigne l’indication, la prophétie ou la désignation »[7]. En effet, la lettre est un message de paix qui invite à célébrer une fête liturgique. Pointé vers le Ciel, le doigt levé place la scène – le fond d’or ne fait que renforcer la portée du message –  sous la bienveillance de Dieu qui a permis aux Juifs d’Égypte de retrouver la paix. Á la droite de l’image, on peut distinguer quatre personnages coiffés du pileus cornutus. Il s’agit des frères d’Égypte qui, impatients, reçoivent la lettre.

fig.3

Figure 3- Remise d’une lettre aux frères d’Egypte (premier quart du XIIIe)[8]

            Au final, que nous dit le thème de l’envoi et de la réception de la lettre aux frères d’Égypte sur la pratique sigillaire durant le Moyen Âge central ? Dans le cas présent, le sceau forme un couple de plus en plus indissociable avec la charte qu’il vient authentifier. Signum fédérateur, il réalise l’union entre des individus et des groupes sociaux. Le rôle du messager est ici essentiel. C’est à lui qui revient la lourde tâche d’acheminer la charte scellée jusqu’aux destinataires. Pour ce faire, il doit prendre soin – tout au long de son cheminement (iter) – du parchemin et du sceau qui lui est appendu. C’est pourquoi « le messager, en particulier lorsqu’il était au service d’un personnage important, ne se déplaçait pas sans sa boîte qu’il portait à l’aumônière »[9] comme on peut l’observer sur la précédente enluminure. Il pouvait ainsi y ranger la charte et le sceau afin de les protéger. Ces boites pouvaient, « être en cuir ou en métal et de diverses formes. [Elles portaient] toujours des armoiries du seigneur ou de la ville à qui appartenait le messager »[10]. Ainsi, elles pouvaient à l’occasion faire écho aux armoiries également visibles sur le sceau. Comme on peut le remarquer, le sceau est également destiné à être touché, examiné et manipulé d’où les multiples rapports qu’il entretient avec les gestes de la main. En cela, l’enluminure précédente l’illustre parfaitement. S’il se saisit de la charte de la main droite, le frère d’Égypte tient fermement le sceau de l’autre main. Comme nous avons pu nous en rendre compte, le sceau ne se contente pas simplement de pendre au bas d’un parchemin. Il voyage, passe de mains en mains, authentifie l’émetteur, crée en même temps qu’il renforce le lien social. Pris dans une multitude d’interactions entre différents acteurs, le sceau est riche d’une polysémie sémantique qui dépasse largement sa simple condition matérielle de res.

L’abrégé des histoires divines

            Le manuscrit qui nous intéresse ici est l’Abrégé des histoires divines conservé à la Morgan Library de New-York[11]. Il s’agit en réalité d’une copie réalisée à Amiens et datant des années 1300-1310 d’une œuvre antérieure due à Pierre de Poitiers († 1205). Né vers 1140, ce dernier commença à enseigner à la fin des années 1160, après avoir reçu l’enseignement de Pierre Lombard. Devenu chancelier à Notre-Dame de Paris, Pierre Pictavensis s’est particulièrement intéressé aux histoires et généalogies sacrées. Membre de l’entourage de Pierre la Mangeur, il semble même avoir été nommé chancelier de l’École cathédrale de Paris en 1193[12], titre qu’il conserva jusqu’à sa mort. L’Abrégé conservé à la Morgan Library – qui s’apparente à une Genealogia et Chronologia sanctorum patrum ab Adamo ad Christum – retrace l’Histoire des Origines jusqu’à l’affaire Thomas Becket (fin XIIe). Dans ce manuscrit comportant 114 folios et nombre d’enluminures, il est possible de relever à trois reprises des scènes où apparaissent des sceaux.

fig.4

Figure 4- Antonin le Pieux fait brûler des actes[13]

            La première occurrence apparaît au folio 44v (Figure 4). Elle montre l’empereur Antonin le Pieux (138-161) ordonnant à l’un de ses serviteurs de livrer aux flammes deux actes portant tout deux un sceau. Situé à la gauche de l’image, l’empereur est représenté couronné, debout tourné vers son serviteur à son tour orienté vers les flammes. La main gauche présentée à hauteur du visage, il pointe de son index droit le brasier. Le serviteur obéit aux ordres et brûle les actes scellés. Le tout est peint sur fond d’or. La deuxième enluminure se situe au folio 87v (Figure 5). On peut y voir un messager apportant un acte scellé qu’il remet à Édouard l’Ancien (899-924) assis sur une banquette, les jambes croisées. Sa main droite est tendue en direction de la charte. Enfin, au folio 106v (Figure 6), on peut voir le pape Pascal Ier (817-824) livrant à son tour un acte – l’histoire nous apprend qu’il s’agit d’un privilège impérial – aux flammes. Assis sur une banquette, il est tourné de ¾ vers le brasier dans lequel il y jette la charte qu’il tient des deux mains.

fig.5

Figure 5- Edouard l’Ancien et le messager[14]

            Sur ces trois images, l’enlumineur a peint les sceaux en vert et a pris soin de reproduire – schématiquement – le champ et la légende. On peut d’ailleurs constater que dans les trois cas, un écu armorié (une croix ?) vient orner le champ du sceau. De même, le mode d’attache des empreintes est inchangé d’une image à l’autre : une simple queue de parchemin. Chaque enluminure vient illustrer le texte qui lui fait face. Dans le premier cas, l’histoire nous apprend que l’empereur « fist ardoir les chartres de detes ». Le deuxième cas est plus précis : on peut lire que le pape Formose (891-896) « envoia letres descomange au roi dengletere edward porce que en terre de Westsex navoit eu cuesque bien de .VII. ans ». Enfin, le texte qui accompagne l’enluminure du folio 106v nous dit que le pape Pascal « quassa le privilege que li empereor avoient en tans charlemaine ». Comme on peut le remarquer, à aucun moment il n’est question de sceau à proprement parler mais bien du type d’acte : chartes de detes ; letres descomange (= excommunication) ; privilege. On peut sans doute y voir le  signe qu’en ce début de XIVe siècle ce processus d’authentification est parfaitement connu de l’ensemble de la société. Lorsqu’on se reporte au texte, on peut se rendre compte de la diversité du type d’acte qu’une image stéréotypée – un parchemin scellé – peut à elle seule évoquer : un privilège impérial, un document « comptable », une bulle pontificale… On peut également remarquer que ces trois enluminures font du fait sigillaire une pratique permettant d’illustrer l’exercice du pouvoir (auctoritas). De hauts personnages – l’empereur, le roi et le pape – sont directement confrontés à l’image-objet dans des situations d’autorité. D’ailleurs ces enluminures pourraient également nous renseigner sur la procédure de destruction des empreintes lorsqu’elle avait lieu. Á deux reprises on voit des actes scellés livrés aux flammes. Dans un cas l’empereur ordonne – ici encore l’exercice du pouvoir opère – sa destruction ; dans l’autre c’est le pape qui s’en charge seul. Au final, bien qu’au sein de la société médiévale chacun puisse posséder son sceau, les enluminures de l’Abrégé des histoires divines tendent à placer le fait sigillaire au sein de la haute aristocratie afin d’un faire une composante essentielle du pouvoir. L’auctoritas et la potestas peuvent alors s’exprimer à travers elle.  

fig.6

Figure 6- Pascal Ier détruit un privilège impérial[15]

Littérature et image : le sceau face au bestiaire

            Pour conclure cet article nous terminerons en évoquant deux grandes œuvres qui connurent un large succès tout au long de la période qui nous intéresse ici. Le premier est Le Roman de Renart. Cette œuvre satirique fut mise par écrit à la fin du XIIe siècle avant d’être par la suite largement copiée et imitée. Parodiant la société dans son ensemble, elle met en scène tout un bestiaire prompt à n’épargner personne. Là n’est pas le lieu d’examiner en détail son contenu. Toutefois, nombre de manuscrits où fut reproduit Le Roman livre une iconographie riche permettant de retrouver à diverses reprises des scènes où le sceau tient une place non négligeable. Á ce titre un épisode est particulièrement révélateur et se déroule après que Renart a pris par la force Mapertuis. Furieux, le roi Noble envoie énième un avertissement au goupil. Citons ici directement l’extrait :

« C’est en prononçant telles malédictions que Tybert regagna la vallée où résidait la cour du Roi. En arrivant, il s’agenouille aux pieds de Noble et lui rend compte des circonstances et du mauvais succès de son voyage. « En vérité, dit le Roi, il y a dans l’audace et l’impunité de Renart quelque chose de surnaturel. Personne ne pourra-t-il me délivrer de cet odieux nain ? Je commence à douter de vous, Grimbert. N’êtes-vous pas d’accord avec lui, et ne lui donneriez-vous pas avis de tout ce qui se passe ici ? – Sire, je n’ai jamais donné le droit de mettre en soupçon ma loyauté. – Eh bien ! S’il est ainsi, rendez-vous à Maupertuis, et ne revenez pas sans votre cousin Renart. – Sire, dit alors Grimbert, telle est la fâcheuse position de mon parent, qu’il ne viendra pas si je ne suis muni de vos lettres. Mais à la simple vue de votre sceau, je le connais, il se mettra en chemin. – Grimbert a raison, » dit le Roi ; et sur-le-champ il dicta la lettre que Baucent le sanglier écrivit et que Brichemer revêtit du sceau royal. Grimbert reçut à genoux et des mains du Roi la lettre scellée ; puis il prit congé de la Cour et partit. [Grimbert se rend à Maupertuis et est reçu par Renart]

Grimbert agit en personne sage : il n’exposa le sujet de sa visite qu’après avoir bien dîné. Dès que les nappes furent levées : « Écoutez-moi, sire Renart ; vos malices ont poussé tout le monde à bout, et le Roi m’a chargé de vous porter la troisième semonce. Vous viendrez donc faire droit dans sa cour des Pairs. En vérité, je ne devine pas ce que vous opposerez à Brun, à Tybert, à Ysengrin. Je ne veux pas vous flatter d’espérances vaines : vous serez condamné à la peine capitale. Tenez, rompez le sceau de ces lettres royaux, et vous jugerez par vous-même de la gravité de la situation. »[16]

Le sceau revêt ici une importance capitale. Un manuscrit datant de la première moitié du XIVe siècle lui donne une correspondance iconographique assez claire (Figure 7). Comme on peut l’observer, à la droite de l’image le roi trône et dicte le message à destination de Renart. Face à lui, à la gauche de l’image, Baucent recueille les paroles de Noble qu’il consigne par écrit à l’aide d’un calame sur un parchemin posé sur un lutrin. Au centre de la composition, on peut voir le sceau qui est également au centre de l’histoire. C’est en effet grâce à cette empreinte que Renart est censé se rendre compte de la gravité de la situation dans laquelle il se trouve. Le « sceau royal » se charge alors de toute l’autorité du sigillant au moment où la matrice inscrit sa marque dans la cire. Il est là pour signifier le pouvoir du roi à celui qui a du mal à respecter la hiérarchie. Ainsi, si d’aventure il arrivait à Renard de rompre le sceau de ces lettres royales il pourrait juger par lui-même de « la gravité de la situation ». Ce serait en effet perçu comme un acte de défiance envers la personne du roi dont la cire en est l’émanation. Signum de l’autorité, le sceau entre également dans un processus élaboré faisant intervenir de multiples acteurs, ce que l’image ne montre pas complètement contrairement au texte. Si Baucent rédige l’acte, c’est à Brichemer – le sénéchal – que revient le privilège d’apposer le sceau. Le roi n’a qu’à parler et à ordonner.

fig.7

Figure 7- Le roi Noble dicte une lettre et y fait apposer son sceau[17]

            L’autre œuvre qui nous intéresse ici est une sorte de prolongement du Roman de Renart connue sous le nom de Renart le Nouvel. Composé à la fin du XIIIe siècle (1292-1306) par l’auteur lillois Jacquemars Giélée Renart le Nouvel se veut davantage « sérieux » que Le Roman de Renart. Giélée a « conservé les personnages mis précédemment en scène, et dont la popularité devait faciliter son projet, mais il a introduit résolument une intention morale dans la satire qu’il a écrite »[18]. Si les personnages sont similaires entre les deux œuvres, le caractère politique de celle de Giélée est plus affirmé. Ce dernier semble favorable à la royauté face aux seigneurs féodaux qui menacent les libertés urbaines. Á plusieurs reprises, il est question de « lettres » que les enlumineurs ont systématiquement représentées scellées. Nous évoquerons deux images qui illustrent bien notre propos. La première (Figure 8) fait se juxtaposer plusieurs rythmes L’image se lit de la droite vers la gauche : à droite donc, on peut voir un arbre sur lequel est perché un pigeon ; à gauche sont représentés sous deux arcades, le chapelain face à son maître Renart qui lui ordonne de faire la lecture de la lettre. Sur celle-ci se lit distinctement « Nous Nobles ». En effet, si l’on se réfère à l’histoire, on apprend que le roi a fait envoyer une missive à Renart après son échec devant Maupertuis. Duin le pigeon joue ici le rôle de messager. Le texte donne l’intégralité de la missive qui débute par ces mots :

« Nous Nobles par la grâce de Dieu rois sour toustes les biestes, à Renart le rous con à sen parjure, foimentie et sen traiteur, mourdreur (meurtrier), tenseur (pillard), cuncieur (salisseur) ravisseur et pire ke nous ne sariens deviser, non salu (…) »[19]

Encore une fois, la lettre scellée du sceau royal est au centre de l’histoire. La représenter est un moyen pour l’enlumineur d’évoquer la présence du roi alors attestée par la présence de son empreinte bien visible. Le rôle de messager attribué à Duin atteste du rôle des pigeons durant l’époque médiévale qui « étaient destinés à transmettre les nouvelles urgentes, en temps de paix, comme en temps de guerre »[20]. Cependant, il semble difficilement concevable que l’oiseau ait pu acheminer une empreinte de cire étant donné son poids. Quoi qu’il en soit, le sceau est ici assimilé à la fois à l’autorité mais aussi à son aspect d’image-objet destinée à voyager.

fig.8

Figure 8- Renart reçoit la lettre de Noble[21]

Á la missive du roi, le perfide Renart ne tarde pas à répliquer :

« Nous Renars, sires de Malpertuis et dou païs entour [au roi Noble]. Dont puis que vous estes desloiaus viers moi, que faire ne déussiés, li hommage liges et li fois que je vous devoie est nule, car vous avés premiers rompu le festu (l’alliance) ke autant de fois me deviiés vous com je vous devoie ; dont je vous fai assavoir ke je sui Renart, et ki m’assaura (m’attaquera) je me deffendrai, et ki sour moi ardera, jou arderai sour lui (…) »[22]

Cet épisode trouve une correspondance iconographique assez nette dans un autre manuscrit légèrement postérieur (Figure 9). On peut y voir, sur la gauche, le roi sur son trône recevant les lettres de son rival que lui portent trois oiseaux menés par le messager Wauket. La lettre de Renart est ici représentée par trois actes scellés que chaque messager porte dans son bec. Ici aussi, le sceau est une imago du sigillant, à savoir Renart qui s’invite ainsi dans la scène. Ces trois oiseaux de « mauvaises augures » apportent au roi plusieurs lettres de défi, ce qui ne manquera pas de le rendre furieux. Cette accumulation quantitative ne fait que renforcer l’affront dont fait preuve le goupil vis-à-vis de son roi. Ici le sceau est pris en mauvaise part à cause de l’intention du sigillant.

fig.9

Figure 9- Noble reçoit les lettres de Renart[23]

           Ce qui nous intéresse dans ces enluminures tirées de Renart le Nouvel, c’est que même si le texte ne mentionne à aucun moment la présence effective du sceau, les enlumineurs ont cependant systématiquement représenté des empreintes au bas des lettres. Il en va différemment avec les enluminures tirées du Roman de Renart. En effet, ici le texte mentionne bien la présence du sceau et insiste sur sa valeur symbolique. Il faut dire que les deux textes et les enluminures n’ont pas été réalisés à la même époque. Au début du XIVe siècle, il n’est plus besoin d’insister sur la présence du sceau, ceci est désormais acquis dans les esprits et est devenu une évidence. Composé à la fin du XIIe siècle, le texte du Roman de Renart insiste de manière significative lorsqu’il mentionne un sceau. L’image-objet est alors en passe de se diffuser à l’ensemble de la société mais reste puissamment assimilée à l’image et à l’exercice du pouvoir. Les enlumineurs du XIIIe siècle ne font que suivre le texte mais rendent bien compte de la centralité du sceau dans les épisodes qui le concernent.

            Au final, que nous disent les enluminures du XIIIe et du début du XIVe siècles quant la conception de la pratique sigillaire des contemporains ? Tout d’abord on distingue plusieurs phases quant à sa représentation. Encore rare à la fin du XIIe siècle dans l’iconographie, le sceau tend à se diffuser dans la première partie du XIIIe siècle pour s’imposer franchement à la fin du siècle. Systématiquement assimilé à la charte, il ne sert toutefois pas à désigner un seul type d’acte ou de sigillant. Tantôt assimilé à des actes de la pratique, des privilèges impérieux ou encore à des missives, il devient peu à peu une imago stéréotypée servant à représenter plus largement les échanges entre différents groupes ou individus. Fortement lié au pouvoir dans la première partie du XIIIe siècle, il gagne par la suite en « neutralité » en n’étant plus systématiquement lié à la classe supérieure de la société. En cela, l’iconographie a un retard de plus d’un demi-siècle sur la pratique. Les enluminures montrent également qu’autour du sceau gravite tout un monde : messagers, chapelains, personnel de cour… Le sceau est une image-objet destinée à voyager, passer de mains en mains. Mais celui-ci peut aussi être détruit par les flammes. Au final, le sceau entre dans un système complexe de signes et de gestes qui pourrait intéresser le domaine de l’anthropologie historique. Cet article ne vise pas l’exhaustivité mais plutôt à ouvrir de nouvelles pistes de réflexions quant à la pratique sigillaire et dont l’étude des enluminures semble pouvoir apporter quelques renseignements.

Yoann Solirenne

Notes

[1] Les extraits de la Bible sont tirés de La Bible de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 1998.

[2] Jean VERDON, Voyager au Moyen Âge, Paris, Perrin, 2003 (rééd.), p. 226-248.

[3] Bibliothèque municipale de Tours,  ms. 0013, fin XIIIe, fol. 111.

[4] Ghislaine FOURNÈS, « La main du roi ou la synecdoque du pouvoir », Cahiers de linguistique et de civilisation hispaniques médiévales, n° 27, 2004, p. 173.

[5] Ibid., p. 174-175.

[6] BnF, Latin, ms. 10426, 1260-1275, fol. 508v.

[7] Denis HÜE, « Le doigt du sage et le poing du fou », Le geste et les gestes au Moyen Âge, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 1998, p. 25.

[8] Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. 0046, début XIIIe, fol. 233v.

[9] Thibaut COLIN, Portrait du messager en France au XIIIe siècle : normes et pratiques, thèse pour le doctorat d’Histoire, Université Panthéon-Sorbonne – Paris I, 2013, p. 216.

[10] Camille ENLART, Manuel d’Archéologie Française depuis les temps mérovingiens jusqu’à la Renaissance, Paris, Auguste Picard, t. III, 1916, p. 416.

[11] Abrégé des histoires divines, Français, New-York, Pierpont Morgan Library, ms. M. 751, 1300-1310.

[12] Histoire littéraire de la France, Paris, Firmen Didot, 1824, t. XVI, p. 484-490.

[13]Abrégé des histoires divines, Français, New-York, Pierpont Morgan Library, ms. M. 751, 1300-1310, fol. 44v.

[14] Abrégé des histoires divines, Français, New-York, Pierpont Morgan Library, ms. M. 751, 1300-1310, fol. 87v.

[15] Abrégé des histoires divines, Français, New-York, Pierpont Morgan Library, ms. M. 751, 1300-1310, fol. 106v.

[16] Traduction modernisée de l’édition en ancien français. Cf. Ernest MARTIN (ed.), Le Roman de Renart, Paris, Ernest Lerroux, 1882, t. I, p. 26-28.

[17] BnF, Département des manuscrits, ms. Français 12584, fol. 9r, première moitié XIVe.

[18] Jules HOUDOY, Renart le Nouvel. Roman satirique composé au XIIIe siècle par Jacquemars Giélée de Lille, Paris, 1874, p. 27.

[19] Ibid., p. 114.

[20] Youssef RAGHEB, « La transmission des nouvelles en Terre d’Islam », La circulation des nouvelles au Moyen Âge, actes du XXIVe congrès de la S.H.M.E.S, Rome, Ecole Française de Rome, 1993, p. 43. Bien que l’auteur s’intéresse à l’Orient, le pigeon était employé de manière analogue en Occident.

[21] Renart le nouvel, BnF, ms. Français 1581, fol. 25v, 1292-1306.

[22] J. HOUDOY, Op.cit., p. 116.

[23] Renart le Nouvel, BnF, ms. Français 25566, fol. 144v, début XIVe.

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